Le Garçon aux sabots

Le mot de l’auteur

Le Garçon aux sabots c’est d’abord une question qui débouche sur une autre question…

Et il me semble bien que c’est là tout l’art du théâtre. Car le théâtre n’est pas un cours de morale, une leçon à donner, une dénonciation ou un message, aussi profond soit-il,et encore moins une solution de rechange. Le théâtre existe pour faire penser et non dire ce qu’il faut penser. C’est un observatoire à humanité, c’est le lieu de l’auto-observation. Mais pour bien s’observer encore faut-il refuser la censure de nos sentiments les plus terribles, comme celui de puissance qui s’exprime souvent chez les jeunes par ce désir d’être le maître de l’univers.

La première question qui a suscité l’écrit de cette pièce est celle-ci: qu’arriverait-il si j’allais jusqu’au bout du rêve d’être le maître du monde?

Par la fable donnée à même le spectacle nous comprenons qu’être le maître du monde est un bien étrange endroit où c’est à la fois tout avoir mais ne plus être.

Alors une seconde question surgit tout au bout de la pièce: est-ce vraiment ça qui est désiré lorsqu’on se proclame le maître du monde ou s’agit-il d’autre chose plus enfouie en nous et inexprimable?

J’ai eu l’occasion de donner des animations en classe sur ma pièce. La réception, la participation et la concentration des jeunes ont été tout simplement exceptionnelles. Comment cela se passait? En gros je dirai que je posais d’abord la question suivante: qui en classe aimerait être le maître du monde? La plupart du temps, je n’ai eu au début que quelques mains qui se levaient. J’ai vite compris que les jeunes se censuraient, n’osaient dire leur désir de puissance, évidemment ils savaient déjà que ce n’était pas bien, qu’il faut partager, se respecter les uns les autres et tout cela sur pur fond d’hypocrisie, quand nous savons le nombre de films violents diffusés sur nos écrans avec notre consentement, sans penser aux jeux vidéos que l’on offre en cadeaux pour nos enfants. Malgré l’omniprésence de ces jeux de guerre, le message moral est passé, le jeune comprend que c’est vilain alors il ne veut pas s’exposer à des remontrances en levant la main et exprimer son rêve de puissance. Afin que les jeunes comprennent bien que je ne veux pas de censure, que je crois profondément qu’il faut d’abord être libre de toute censure si l’on veut réellement réfléchir sur nos sentiments comme peine, jalousie, envie, possession, esprit de vengeance etc., je me donne en exemple et raconte comment jeune, je rêvais d’être inatteignable, la plus forte au monde. C’est parti! D’autres lèvent la main et chacun à sa façon, les yeux brillants de plaisir, raconte pourquoi il aimerait être le plus puissant, le plus fort. Parfois c’est pour se transformer en justicier ou pour se prémunir de toutes agressions, mais c’est aussi, bien sûr, avoir tout ce qu’il veut. Et je raconte la fable de ces garçons qui veulent être les maîtres du monde, chacun son tour se proclamant le plus fort. Et dans le parcours je m’arrête sur différentes scènes pour interroger les jeunes. Comme, par exemple, le fameux pacte des deux garçons initialement des ennemis. On discute sur ce que veut dire donner sa parole, promettre, faire alliance et pourquoi. Je découvre que pour plusieurs donner sa parole c’est presque sacré. Mais jusqu’où doit-on aller? Nous poursuivons la fable et nous nous arrêtons à la scène où l’un des garçons demande à l’autre de se sacrifier en devenant le cheval. Je fais lever la main pour savoir qui accepterait de se sacrifier ainsi. À chaque fois la surprise de voir tant de jeunes lever la main et donner comme raison principale qu’une parole donnée c’est une parole donnée et de plus ils ont plus de chance de gagner la bataille. J’insiste pour dire que le Garçon au bâton s’engage à faire le cheval pour toujours. La plupart maintiennent leur position et acceptent le sacrifice. J’ajoute que le garçon a promis avant même de savoir ce que son ami lui demanderait. Une jeune va dans ce sens en s’exclamant: “et si son ami lui avait demandé de tuer sa mère?” Petit malaise dans la salle, certains hésitent entre le plaisir de gagner, la trahison d’une parole et l’acte qui va trop loin. En revanche d’autres refusent catégoriquement de faire le cheval, mais la plupart du temps simplement par sentiment d’injustice. Cela s’exprime en gros comme ceci: “Pourquoi c’est moi qui ferait le cheval? Pourquoi pas lui?”

Je poursuis et toujours m’arrête à différents endroits qui m’apparaissent pertinents dans l’instant. Comme la scène du Garçon à l’armure qui a été roué de coups et abandonné sur le chemin, ce qui nous permet de ressentir et de parler de la vengeance ou encore la scène où le Garçon à la corde devient de plus en plus dur avec son ami jusqu’à exiger de ne plus parler. Alors on peut dire que le Garçon au bâton à donner littéralement sa parole. Et ça les jeunes le comprennent très bien. Enfin cette fameuse scène finale où le Garçon à l’armure se retrouve seul et triste découvrant qu’il n’a plus d’ennemis à combattre étant devenu le véritable maître du monde. À la question : voulait-il vraiment être le maître de l’univers? Tous répondent en choeur “non”. À l’autre question : qu’est-ce qu’il veut alors? Là, les réponses se font hésitantes. Certains disent qu’il veut d’autres ennemis pour encore se battre. D’autres disent que ce sont des amis qu’il veut? Personne n’est vraiment satisfait des réponses. On tourne, on cherche, moi avec eux. Malheureusement, je n’avais prévu qu’une heure par classe, ce qui eu pour conséquence de ne pouvoir interroger les jeunes sur cette fin et ce désir caché que dans très peu de classes. Toutefois je retiens l’expérience d’une d’elles où l’on a pu vraiment s’attarder un peu plus sur le désir réel du Garçon à l’armure. Nous étions tous concentrer quand, d’un jeune, jaillit cette hypothèse : il veut qu’on l’admire! Le dire autrement : il se bat non pas pour être maître de quoi que ce soit, mais à chaque victoire il désire susciter le désir de l’autre sur soi. Comme quoi, le Garçon aux sabots n’est peut-être pas tant une pièce sur la violence que sur celle du désir de puissance et peut-être plus encore le désir d’être désiré et jusqu’où nous sommes prêts à aller pour susciter ce désir!

Je crois que cette pièce peut être un réel outil pour tous ceux qui s’intéressent à la violence quotidienne, en permettant d’aller plus loin que “ce n’est pas bien la violence” avec la censure qu’elle sous-entend “je ne veux pas savoir d’où ça vient, je me contente d’interdire, point c’est tout”. Cela permet d’aller plus loin que les “bons” d’un côté et les “méchants” de l’autre, car dans le Garçon aux sabots tout est en constant déplacement ne faisant jouer que la mécanique du désir de puissance qui fait toujours de l’autre le méchant en sa simple qualité d’être autre.

Oui, en regardant le spectacle qu’en a fait Luc Laporte, les jeunes prennent plaisirs à la fable tout en assumant la fin tragique du Garçon à l’armure. C’est cela que j’appelle de la non-censure. Comment voir en soi d’où vient ce plaisir des jeux de guerre si en même temps on le nie?

Marie Line Laplante
Mars 2007



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